Saturday, July 25, 2026

Tunisie : Kaïs Saïed, une espérance à nouveau déçue

 En Tunisie, Kais Saied est une espérance à nouveau déçue

Cinq ans après le coup de force de Kaïs Saïed, une ambiance de fin de règne plane à nouveau sur la Tunisie. Le 25 juillet 2021, il s’emparait des pleins pouvoirs dans une atmosphère de liesse et de soulagement. Il promettait de remettre la Tunisie sur la voie de la révolution et de concilier démocratie et justice sociale grâce à une nouvelle architecture institutionnelle et d’en finir avec la corruption endémique au sein de l’État. Mais son projet politique n’a produit que la tyrannie et l’impuissance.




 

THIERRY BRÉSILLON | ORIENT XXI | 24 JUILLET 2026*


[Je réproduis dans son intégralité de l'article éclaircissant publié il y a 2 jours par le journaliste Thierry Brésillon, me limitant à y ajouter quelques notes personnelles d'opinion et de réfléxion. - Nino G. Mucci, samedi 25 juillet 2026]


Au lendemain de son coup d’État du 25 juillet 2021, la question se posait de savoir si Kaïs Saïed aurait les moyens conceptuels et politiques d’être le « sauveur » de la Tunisie qu’il prétendait être, ou s’il deviendrait un tyran. Cinq ans plus tard, la réponse ne fait aucun doute. La vie politique tunisienne est devenue une interminable chronique judiciaire, où la Justice, mise au pas, enchaîne les procès pour envoyer opposants, journalistes et militants associatifs en prison. Les espaces de liberté d’expression, d’initiatives sociales et culturelles ont disparu. Le quotidien des Tunisiens est rythmé par l’inflation, les pénuries et les restrictions d’importation. En cette période de canicule, les coupures d’eau et d’électricité, accompagnées d’incendies catastrophiques mettent en lumière les défaillances de l’État. Des patients meurent dans les hôpitaux en raison des coupures d’oxygène.

 

Avec un taux d’investissement de 10,4 % du PIB, (malgré une reprise de l’investissement étranger), la Tunisie est en bas du classement mondial. Le taux de dette publique (hors dette des entreprises d’État) reste supérieur à 80 %.

 

Il a suffi de quelques jours de doute sur l’état de santé du président, le week-end du 18 juillet, pour qu’un coup d’État apparaisse comme imminent. Cinq ans plus tard, les Tunisiens sont en proie au même sentiment de colère et d’effroi qui avait précédé le coup du 25 juillet 2021, au cœur d’une vague meurtrière de Covid.


UNE DÉMOCRATIE « EFFONDRABLE »

 L’annonce par Kaïs Saïed de l’entrée en vigueur de l’article 80 de la Constitution qui lui permettait de prendre des « mesures exceptionnelles » en cas de « danger imminent » avait été accueillie par des réactions de liesse [1]

Les sondages mesuraient un taux de soutien de 94,9 % à l’activation de l’état d’exception, de 86 % au gel pourtant inconstitutionnel du Parlement, de 88 % à la levée de l’immunité parlementaire des députés. Le taux de confiance accordée au chef de l’État avait bondi de 30 % à 82 %, le taux d’optimisme pour l’avenir était passé à 77 % [2]. Des résultats à la mesure du fiasco de la transition amorcée après la fuite du président Zine El-Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011.

 

Le parlement était vu, non sans raison, comme « le lieu de transactions douteuses entre les partis, de conflits stériles et clownesques et de la préservation de l’impunité vis-à-vis des poursuites judiciaires » [3]

La Constitution de 2014 avait éclaté le pouvoir entre trois présidences — l’État, l’Assemblée, le gouvernement — afin d’instituer l’obligation du compromis au cœur du pouvoir, mais cette architecture avait fini par paralyser l’action de l’État. Pour une majorité de Tunisiens, la transition démocratique s’était traduite par une dégradation de leurs conditions de vie. La fracture entre représentants et représentés était béante, et le ressentiment à son comble. Contrairement aux espoirs placés dans la démocratie après cinq décennies d’autoritarisme, la corruption et le clientélisme s’étaient démultipliés, la défiance envers l’État s’était aggravée, la fracture territoriale avait perduré. Pour paraphraser le penseur algérien Malek Bennabi (1905-1973), on pourrait dire que si la démocratie parlementaire s’est effondrée le 25 juillet 2021, c’est qu’elle était « effondrable » [4]

 

UN MOMENT NÉO-SOUVERAINISTE

 

Cette déconvenue arrivait dans un moment où la démocratie libérale, comme objet du désir universel des peuples et comme mode de gouvernance permettant de garantir la juste distribution du pouvoir et des richesses, était en crise. Le coup de force de Kaïs Saïed faisait écho aux discours de légitimité utilisés lors de la vague de putschs au Mali (2020), en Guinée (2021), au Burkina (2022), ou au Gabon (2023). Les nouveaux pouvoirs entendaient s’affranchir du surplomb matériel et symbolique de l’Occident et que le philosophe camerounais Achille Mbembe qualifiait de « néo-souverainiste » [5].   Kaïs Saïed reprochait à la Constitution de 2014 d’avoir dissocié la dimension institutionnelle et la justice sociale, considérée comme le sous-produit de la démocratie et non comme une de ses composantes, et même de ses conditions. Inspiré par un petit groupe d’intellectuels issus de l’extrême gauche, soutenus par de jeunes militants familiers des cercles altermondialistes, parfois engagés dans des mobilisations sociales locales, des gens qui citaient le penseur du socialisme libertaire Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), ou le philosophe marxiste Toni Negri (1933-2023), il était porteur d’un projet de « nouvelle construction » qui visait à traiter par la Constitution la question de la justice sociale.

 

Selon des principes tirés du conseillisme  [6] ou plus exactement du communalisme  [7], il proposait de bâtir un système de représentation émanant des territoires. Ce système repose sur une cascade ascendante de désignations, par vote ou par tirage au sort, depuis des conseils locaux jusqu’à un conseil national des districts et des régions, compétent sur les questions économiques et sociales. Il constitue un canal de représentation parallèle à celui d’une Assemblée de députés élus parmi des candidats parrainés par les citoyens de leur circonscription. Tous les élus directs sont révocables. Les modalités d’élection sont conçues pour écarter l’intervention des partis, afin de permettre l’émergence d’une nouvelle classe politique qui n’émane pas des appareils partisans centralisés. Cette proposition avait, sur le papier, la beauté des utopies anarchisantes, mais sa mise en œuvre s’est enlisée dans ses propres contradictions.

 

UN « HORIZONTALISME » VERTICAL

 

Avant tout, on ne pouvait guère attendre des parlementaires élus en 2019, qu’ils sabordent le système dont ils tiraient leur pouvoir.

Kaïs Saïed n’avait d’autre option que de le détruire par un acte unilatéral pour mettre son projet à exécution. Mais inaugurer un projet démocratique par le coup de force d’un homme seul n’était pas du meilleur augure. L’une des contradictions les plus handicapantes de cette offre de démocratie radicale, c’est qu’elle arrivait très en retard sur le moment « anarchiste » de la révolution quand, dans le chaos des premiers jours après le départ de Ben Ali, des jeunes avaient organisé spontanément des comités populaires pour surveiller les déplacements suspects d’agents provocateurs, pour gérer les problèmes du quartier, et même, à certains endroits, pour remplacer la municipalité… Fin janvier, puis fin février 2011, cette mobilisation avait culminé avec les sit-in devant la Kasbah, siège du premier ministre à Tunis, de jeunes révolutionnaires venus des régions pour exiger une rupture complète avec l’ancien régime. C’est là que Kaïs Saïed a eu sa révélation politique et a rencontré les intellectuels et les militants qui allaient déterminer sa trajectoire.

 

L’une des contradictions les plus handicapantes de cette offre de démocratie radicale, c’est qu’elle arrivait très en retard sur le moment « anarchiste » de la révolution quand, dans le chaos des premiers jours après le départ de Ben Ali, des jeunes avaient organisé spontanément [8] des comités populaires pour surveiller les déplacements suspects d’agents provocateurs, pour gérer les problèmes du quartier, et même, à certains endroits, pour remplacer la municipalité… Fin janvier, puis fin février 2011, cette mobilisation avait culminé avec les sit-in devant la Kasbah, siège du premier ministre à Tunis, de jeunes révolutionnaires venus des régions pour exiger une rupture complète avec l’ancien régime. C’est là que Kaïs Saïed a eu sa révélation politique et a rencontré les intellectuels et les militants qui allaient déterminer sa trajectoire.

 

Mais en 2019, son offre n’était pas portée par des formes préexistantes d’organisations comme avaient pu l’être les syndicats dans l’Argentine de Juan Domingo Perón (1946-1955), les assemblées de barrio (quartier populaire) dans le Venezuela de Hugo Chávez (1999-2013), ou les conseils d’ouvriers ou de soldats pour la révolution spartakiste en Allemagne (1919)… Il lui fallait donc créer de toutes pièces, par le haut et par décret, les bases d’une organisation conçue comme horizontale, ascendante et spontanée.

 

En guise de concertation, Kaïs Saïed a lancé en janvier 2022 une consultation en ligne. C’était un ersatz très pauvre de démocratie délibérative : des questions sur une série de thèmes disparates, sans problématisation, sans public identifié selon le sujet. Cette méthode laissait au chef de l’État toute latitude pour en tirer les conclusions qu’il voulait. Seuls 500 000 Tunisiens, sur 12 millions (dont 8 millions en âge de voter), y ont pris part.

 

En mai de la même année, il a formé une commission pour rédiger un projet de Constitution. Elle était présidée par Sadok Belaïd, un juriste revenant de l’époque de Ben Ali, qui n’avait pas vraiment le profil pour un projet révolutionnaire. Kaïs Saïed a tellement remanié le texte qu’il lui a proposé en juin que Belaïd l’a finalement désavoué. Autant dire que c’est le chef de l’État qui a rédigé seul une constitution à sa mesure, présidentialiste à l’extrême.

 

UN DÉSENGAGEMENT DÉMOCRATIQUE

 

Soumise à référendum le 25 juillet 2022, la Constitution qui instaure la IIIe République a certes été approuvée à 94 %, mais avec près de 70 % d’abstention. La participation aux élections législatives de décembre 2022/janvier 2023 n’a pas dépassé 11 %, en partie en raison de l’appel au boycott des partis politiques. Mais d’autres facteurs significatifs ont joué, au-delà de la fatigue électorale.

 

Beaucoup d’abstentionnistes expliquaient que, pour eux, seule la présidentielle avait de l’importance, puisque seul le chef de l’État détient la réalité du pouvoir.

C’était une forme d’adhésion, non à la lettre du projet de Kaïs Saïed, censé renforcer le lien entre les représentés et leurs représentants, mais à sa pratique présidentialiste. Les modalités de sélection des candidats par des parrainages citoyens ont joué un rôle : dans les zones rurales, ce sont des gens pourvus d’un capital social — des liens de parenté, de voisinage, plus rarement des leaders de mobilisations locales — qui ont été choisis. La participation a été sensiblement plus forte qu’en ville, où les candidats étaient, pour la plupart, des parfaits inconnus, et où les électeurs ont voté à l’aveugle puisqu’ils ne pouvaient pas rattacher les candidats à une affiliation partisane ou idéologique. [9]

 

La participation n’a pas été plus élevée pour l’élection des conseils locaux en décembre 2023 et février 2024 — respectivement de 11,66 % et de 12,44 %. Enfin, Kaïs Saïed a été réélu le 6 octobre 2024, avec un score de 90 %. S’il l’a été avec un nombre de voix comparable à l’élection de 2019 (2,7 millions en 2019 / 2,5 en 2024), le taux de participation était néanmoins d’à peine 29 %.

 

Le scrutin en lui-même semble avoir été régulier, mais un des deux autres candidats a été emprisonné avant le scrutin, et les candidats les plus dangereux avaient été empêchés de déposer leur candidature par des obstructions administratives.

 

L’effervescence démocratique que les conseils locaux devaient susciter est imperceptible. Leur contribution à la formulation de projets de développement locaux reste formelle et leur activité est supervisée par les autorités administratives. On est aux antipodes du communalisme et de la démocratie directe.

 

Cette manière de politiser la question économique et sociale à travers une représentation fragmentée tend à rendre invisible l’existence d’intérêts et de visions contradictoires qui s’affrontent dans un champ politique national. Le rôle du Conseil national des districts et des régions, censé concentrer le projet économique émanant du peuple, reste une énigme. En revanche, une stratégie aussi déterminante que la transition énergétique est élaborée dans le secret des cabinets ministériels, encadrés par des experts étrangers. [10]

 

Les deux chambres ont été mises devant le fait accompli quand il s’est agi, fin avril 2026, d’approuver des concessions à des entreprises étrangères pour l’exploitation de centrales photovoltaïques. [11]

 

L’engouement suscité par Kaïs Saïed lors du coup d’État du 25 juillet 2021 ne signifiait pas une adhésion à son projet de modèle alternatif de démocratie. Il exprimait, pour une part non négligeable, un rejet viscéral du parti islamiste conservateur Ennahda

 

L’emprisonnement de Rached Ghannouchi et d’une bonne partie de la direction du parti islamiste jusqu’à la fin de leurs jours — si rien ne change d’ici là —, est la seule attente à laquelle il ait réellement répondu. Un autre ressort du soutien à Kaïs Saïed était une demande d’assainissement de la vie publique, voire une forme de ressentiment à l’encontre des acteurs de la transition. Cet assemblage n’était pas de nature à produire un regain de participation au sein de mécanismes en théorie plus inclusifs. Pour l’essentiel, c’était une demande d’autorité à laquelle Kaïs Saïed a été le plus enclin à répondre.



UN PEUPLE FANTASMÉ

 

Le paradoxe ultime de Kaïs Saïed est qu’il se soit trouvé investi d’un projet de démocratie inspiré de conceptions anarchistes alors qu’il est totalement habité par une mystique de l’État. Certes, il a vu dans les jeunes révolutionnaires qu’il a rencontrés lors des sit-in de la Kasbah en 2011 l’incarnation du peuple. Ces jeunes constituaient sa part plébéienne, c’est-à-dire subalterne, exclue socialement, et qui aspire à être reconnue et intégrée par des mécanismes institutionnels plus inclusifs et à renégocier les termes du contrat social. Mais si Kaïs Saïed a repris à son compte le slogan de la révolution, « Le peuple veut », il ne voit pas le peuple comme une réalité qui se manifeste dans des cadres sociaux autonomes comme les mouvements sociaux, les syndicats, les associations, etc. Il reste pour lui une création discursive dont il est le seul interprète [12].

 

La notion de peuple est foncièrement indéterminée, et le sens qu’on lui donne détermine l’orientation d’un projet politique. Kaïs Saïed ne convoque pas, par exemple, le peuple des « travailleurs » envisagés à partir d’une analyse matérielle des rapports de production, qui permettrait d’élaborer une proposition politique, d’envisager des stratégies transformatrices et des alliances politiques. Il fait exister le peuple essentiellement à travers deux modalités, produites par une vision fantasmée de la réalité.

 

D’abord une version dégradée de la plèbe, assignée à son statut de victime, qu’il prend à témoin de ses imprécations contre les « traîtres », les « corrompus » et les « spéculateurs ». 

 

Personne n’est jamais nommé dans ses discours, rien n’est jamais expliqué puisque, selon une de ses formules récurrentes, « le peuple connaît les détails ». En revanche, des campagnes de dénigrement sont lancées en permanence sur des réseaux sociaux téléguidés par la présidence, généralement suivies d’arrestations et de condamnations. Ce registre le condamne à l’impuissance et nourrit une vision paranoïaque de la réalité sociale.

 

Les dysfonctionnements économiques sont toujours rapportés soit au sabotage d’une administration anti-patriotique, soit aux défaillances morales des opérateurs économiques. Autrement dit, à un antagonisme entre le « peuple » vertueux et patriote, mais spolié, et des ennemis de l’intérieur, au service de leurs intérêts ou de puissances étrangères. À aucun moment il n’a formulé une analyse du modèle économique tunisien, de son fonctionnement, de ses racines historiques. La description des faiblesses et des contraintes du potentiel de l’économie tunisienne est totalement étrangère à son univers intellectuel.

 

Le second mode d’existence du peuple dans la rhétorique de Kaïs Saïed est l’ethnos, c’est-à-dire le peuple défini par son appartenance à un groupe culturel, religieux, voire racial. C’est ce qui s’est révélé quand, en février 2023, il a évoqué les migrants subsahariens comme les agents d’un complot visant à transformer la composition démographique de la Tunisie et à la couper de ses racines arabes et musulmanes. Ce discours a libéré une énergie raciste latente, exacerbée sur les réseaux sociaux, et qui se manifeste depuis par des vagues de violences périodiques. Le plus ironique dans l’affaire est que la fonction de ce discours est de servir les objectifs de l’Union européenne de fermer la route tunisienne de l’émigration subsaharienne en contrepartie de financements.


 

 

LE SOUVERAINISME FRACASSÉ

 

Le souverainisme de Kaïs Saïed s’est fracassé sur la dure réalité des alliances. L’armée tunisienne reste organiquement insérée dans les dispositifs stratégiques états-uniens. Les financements saoudiens, la fourniture de gaz algérien entretiennent une forme de dépendance. La stratégie du « compter sur soi » invoquée pour refuser le prêt et les injonctions du FMI en avril 2023 est une illusion : d’une part la Tunisie multiplie les emprunts à longue échéance qui ne font que reporter le problème, d’autre part l’État essore les capacités des banques de financer l’investissement, et fait tourner « la planche à billets ».

 

Même sur une question aussi centrale et symbolique que la cause palestinienne dont Kaïs Saïed se veut le champion, la Tunisie a dû céder. En novembre 2023, Kaïs Saïed a fait interrompre pendant la séance plénière à l’Assemblée l’adoption d’une loi criminalisant la normalisation avec Israël après avoir reçu sept appels téléphoniques de gouvernements occidentaux.  En octobre 2025, le comité d’organisation de la flottille pour Gaza a été arrêté et l’escale tunisienne a été de facto interdite.

 

Combien de temps cela peut-il tenir ? Ceux que l’on surnommait « les conseillistes » ont depuis longtemps disparu de l’entourage présidentiel [13]. Le pouvoir s’est recroquevillé sur une camarilla familiale qui utilise l’appareil judiciaire pour se protéger. Mais le contrat social avec les Tunisiens semble rompu.

 

Kaïs Saïed promettait de répondre à une attente de régénération nationale. Mais cette charge dépassait visiblement ses capacités. Comme lors de l’indépendance en 1956, de l’arrivée au pouvoir de Ben Ali en 1987 ou de la révolution en 2011, cette espérance a été déçue.

 

Mais à la différence de ces trois précédents, il n’y a plus d’horizon d’attente, aucune alternative ne se dessine clairement. Mais plutôt que d’une mobilisation démocratique, elle sera probablement le résultat d’une négociation entre les forces de sécurité et les États « partenaires » intéressés à la stabilité en Tunisie.

 

 

THIERRY BRÉSILLON

 Journaliste.

 



[1]  Ce même journaliste écrivait en effet pour Orient XXI dans son article « Tunisie – Un bouleversement inéluctable mais périlleux » du 3 août 2021, «Indépendamment de ce qu’il peut concrètement proposer, Kaïs Saïed a libéré une capacité de mobilisation, de vigilance, de proposition tout à l’opposé de l’apathie qui s’était à nouveau installée avant le 25 juillet. Exemple parmi d’autres de cette transformation subjective, le point de vue du président de l’association de défense du consommateur : ‘‘La Tunisie d’avant le 25 n’est pas la Tunisie d’après, tous ceux qui se heurtaient à des murs quand ils voulaient faire changer les choses vont pouvoir avancer, ceux qui dormaient mal vont mieux dormir, tout le monde va pouvoir se mettre au travail.’’ ». Mais par la suite l’association de défense du consommateur devait fermer ses portes à Tunis et ses locaux être requisitionnés pour un projet loufoque de Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement, destiné à des programmes de réforme grandiloquente du système éducatif tunisien  qui n’a jamais mis ses ailes....

[2] Voir les sondages effectués par Sigma Conseil, «  Baromètre politique — juin 2021  » et celui de Emrhod publié le 28 juillet 2021.

[3] Éric Gobe. «  Le populisme de Kaïs Saïed comme cristallisation de la crise du régime parlementaire tunisien  », 2022.

[4]  Dans Vocation de l’Islam (1954), Bennabi développe la notion de «  colonisabilité  », à comprendre comme une prédisposition à la colonisation, inhérente aux sociétés qui l’ont été. Ainsi, pour lui, «  pour cesser d’être colonisé, il faut cesser d’être colonisable  ».

[5] Achille Mbembe, «  Afrique-France : neuf thèses sur la fin d’un cycle  », Le Grand Continent, septembre 2023.

[6] Ndlr : Courant du mouvement ouvrier se revendiquant marxiste mais anti-léniniste et qui promeut une doctrine politique révolutionnaire où tout le pouvoir doit être assuré par les conseils ouvriers.

[7] Ndlr : Courant du mouvement ouvrier se revendiquant marxiste mais anti-léniniste et qui promeut une doctrine politique révolutionnaire où tout le pouvoir doit être assuré par les conseils ouvriers.

[8] C’est ici que le journaliste Thierry Brésillon a tort, car  toute action sur le terrain était « téléguidée » par les agents de la Gauche subversive en Tunisie au service de l’intelligence (CIA de Obama-Clinton) ayant mis déjà en place la chute du systeme sécuritaire de Ben Ali, notamment par l’emploi de la violence terroriste des snipers recrutés dans ce but (Nino G. Mucci).

[9] C’est une sorte de « brouillard cognitif » operé à mon avis par le « conseiller de l’ombre » du président, son frère – formé aux techniques modernes de management financier et de psychologie publicitaire, agissant déjà pour le compte des societés internationales d’audit, Naoufel Saïed. (Nino G. Mucci)

[10] C’est ici qu’il faut justement postuler l’existence d’un lobby directif puissant qui apparaît comme la première réalité déterminant le système démagogique mis en place sous l’autorité de Kais Saïed, mais en réalité élaboré et assiste par l’ « expertise » manipulatrice de la publicite de masse facilement accessible par une sorte de « contrat exclusif » entre son frère Naoufel et le lobby technocrate industriel éuropéén derrière le programme energetique (que j’appellerais la « néo-colonisation téchnocrate » portée en avant par des décisionnaires euro-centristes comme von der Leien, Kallas, Marc Rutte pour l’OTAN et avec la collaboration du président français Macron ) –Nino G. Mucci.

[11] Sana Adouni, «  Tunisie-UE : Le prix caché des concessions énergétiques  », Nawaat, 11 juillet 2026.

[12] En effet, le « contrat politique » élaboré secrètement par l’ « intermédiaire fiduciaire » du président Saïed, idéalement son frère Naoufel, a toujours agit et choisit sur la base des formes et  désiderata démagogiques à vocation gauchiste du lobby Démocrat incarné par Barack Obama (« OUI, nous pouvons » = « OUI, JE peux ») – à son temps – et maintenant par le maire de New York Mamdani flomboyant une supposée tolérance trans-sexuelle et gaie, et au même temps à la sauce identitaire anti-israélienne et palestinolatre de la propagande frériste qatarienne...

[13] A ce propos, l’auteur fait justement allusion à un certain « Ridha Lenine »... décrit par la regrettée journaliste Frida Dahmani tel le "Chantre de la démocratie directe, prônant la mise en place d’un État social décentralisé", plutôt reduisible à une  comparse « révolutionnnaire marxiste » qui servait à encadrer les grandes déclamations de Kais Saied au moment de son premier mendat présidentiel... (Nino G. Mucci) 


Wednesday, August 07, 2024

"Tous les regards sont tournés vers Tunis"

Tous les regards sont tournés vers Tunis 


INTRODUCTION 

Par Umberto Profazio* | Journal du COLLEGE de Défense de l’OTAN (Toile globale) | 13 juin 2024

 *Membre associé pour le programme Conflits, sécurité et développement de l'IISS et analyste du Maghreb pour la Fondation du Collège de défense de l'OTAN, il publie régulièrement sur des questions telles que les développements politiques, la sécurité et le terrorisme dans la région de l'Afrique du Nord.

 TRADUCTION FRANCAISE  par Nino G. Mucci d’une analyse publiée originairement en anglais: « All eyes on Tunis » 


Après avoir promis 1,1 milliard de dollars l'été dernier et fait pression sur le Fonds monétaire international (FMI) pour obtenir un accord d'une valeur de 1,9 milliard de dollars afin d'éviter un effondrement économique qui en résulterait, les partenaires de l'UE s'inquiètent à nouveau du sort de la Tunisie, un pays sur lequel les puissances émergentes ont déjà mis leurs convoitises. Cet intérêt est réciproque puisque le président Kais Saïed a rapidement appris à parier sur le nouveau monde multipolaire introduit par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre israélienne à Gaza suite à l’attaque du Hamas en octobre dernier

 

Malgré un partenariat de longue date avec les États-Unis et son statut d’allié majeur non membre de l’OTAN, la Tunisie s’efforce de tendre la main aux concurrents stratégiques de l’Occident, tels que la Chine, l’Iran et la Russie. Avant de participer au Forum de coopération sino-arabe avec d'autres dirigeants régionaux à Pékin fin mai, Saïed a également rendu hommage au président Ebrahim Raïssi à Téhéran après sa mort, lors de la première visite d'un président tunisien en Iran après la Révolution islamique. Cependant, compte tenu de l’influence croissante de Moscou en Afrique, ce sont les liens de la Tunisie avec la Russie qui sont de plus en plus surveillés. C’est là qu’intervient un article publié par le journal italien La Repubblica à la mi-mai. L'article indique que des avions de transport russes ont été repérés à l'aéroport de Djerba, faisant craindre un effet domino qui, après la Libye et le Sahel, pourrait voir Moscou prendre également pied militairement en Tunisie.

Un scénario inquiétant pour l'UE et l'Italie, qui ont réservé un rôle particulier à la Tunisie dans le soi-disant Piano Mattei, un plan d'investissement qui renforcerait les liens énergétiques avec l'Afrique et endiguerait la migration en provenance de l'Afrique. La Première ministre Giorgia Meloni s'est employée à vendre le projet à ses partenaires, notamment aux États-Unis, dont le Département d'État n'a pas confirmé la nature des activités russes à Djerba, exprimant seulement ses inquiétudes quant au rôle de l'Africa Corps (ex-Groupe Wagner) alimentant les conflits et les migrations. Tunis n'a pas commenté la nouvelle et Moscou a rejeté l'information comme étant une fabrication et un mensonge. Des sources tunisiennes indiquent que depuis des mois, les avions russes utilisent l'aéroport uniquement pour faire le plein et qu'un déploiement de sous-traitants aurait été clairement repéré lors de la manœuvre concurrente African Lion 2024 (AL24, 19-31 mai), dirigée par les États-Unis, qui se déroule également en Tunisie.

 Le message alarmiste qui ressort de ces rapports est que l’Occident ne peut pas se permettre de perdre la Tunisie, malgré son problème intérieur visible et pressant. En effet, la présence russe a été signalée dans le contexte d’une répression sans précédent de la dissidence qui a conduit à l’arrestation de militants, d’avocats et de journalistes. En outre, la campagne anti-migrants lancée l'année dernière par Saïed et pleinement soutenue par l'UE suscite de nombreuses inquiétudes quant au respect des droits des demandeurs d'asile, des migrants et des réfugiés.

 Le rétrécissement de l’espace civique a suscité les critiques de la plupart des partenaires occidentaux, notamment de l’UE, de la France et des États-Unis. D’un autre côté, l’Italie, qui a établi une relation privilégiée avec Saïed pendant le mandat de Meloni, est jusqu’à présent restée silencieuse face à la répression croissante, de peur de mettre en péril un accord sur les migrants important pour la majorité gouvernementaleEn traçant une ligne très fine, Rome a tout intérêt à rappeler à ses alliés et partenaires la nécessité de garder la Tunisie proche. Tirer parti de la présence russe en Afrique du Nord (beaucoup plus visible et cohérente en Libye et en Syrie) servirait tout à fait cet objectif. 

Depuis mars 2024, les spécialistes du Maghreb alertent avec un article – ici de suite traduit en langue française-  originairement publié par la Revue (en Toile globale) de la Fondation du Collège de Défense de l’Otan sur l’importance des « pays oscillants » du sud de la Méditerranée, c’est-à-dire des pays disposés à envisager des alliances moins traditionnelles  [1].

 


[1] Ghazi Ben Ahmed et Andrea Cellino, Revitalizing EU’s Southern Regional Strategy, ici dans une traduction française  par ‘Nino’ Gaetano Mucci ©, activiste indépendant pour les Droits humains en Afrique.


***

Pour revitaliser la stratégie régionale du Sud de l’UE


L’Union européenne (UE) est profondément engagée dans le soutien à l’Ukraine contre l’agression de la Russie, un engagement qui a attiré des ressources et des efforts diplomatiques importants de la part du bloc. Tandis que l’UE se concentre principalement sur le front oriental, la Russie étend son influence en Afrique, un domaine d’importance stratégique que l’UE continue de négliger. Ce laxisme est particulièrement préoccupant compte tenu des changements géopolitiques et du réalignement potentiel vers la Russie, loin de la tradition des alliances occidentales, de la part des nations d’Afrique du Nord que l’on peut définir comme des « pays oscillants » (c’est-à-dire disposés à rechercher des alliances d’opportunité en fonction de leurs intérêts nationaux variables). Plus grave encore, le manque de vision de l’Union européenne à l’égard de l’Afrique du Nord ouvre des voies stratégiques et politiques à l’agenda agressif et aux avancées sécuritaires de la Russie.

 

La stratégie méditerranéenne renouvelée de la Russie

 Au cours de la dernière décennie, la Russie a renouvelé sa stratégie à l’égard de la Méditerranée, en l’alignant sur sa position de politique étrangère anti-occidentale. Le Moyen-Orient et l’Afrique, bien que secondaires, jouent un rôle de soutien dans la quête par la Russie du contrôle de son espace post-soviétique, en particulier de l’Ukraine. L’invasion de l’Ukraine en 2022 a souligné l’importance pour Moscou d’étendre son influence dans ces régions.

 L'intervention militaire russe en Syrie, en soutien à Bachar al-Assad, a solidifié sa présence avec des bases permanentes à Tartous (navale) et Khmeimim (aérienne), tandis que sa flotte de la mer Noire continue de constituer une menace importante pour l'Ukraine dans la mer Noire et un risque accru pour les alliés de l’OTAN en Méditerranée et dans les mers voisines. En Libye, la Russie soutient depuis 2015 le maréchal Khalifa Haftar (un acteur non légitimé par l’ONU), employant des mercenaires de Wagner pour soutenir ses forces, diversifiant leurs activités pour inclure des efforts militaires, politiques et de désinformation.

Parallèlement, la Russie a activement élargi ses liens diplomatiques et économiques avec les pays africains, comme en témoigne le sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en juillet 2023. Cet engagement fait partie de la stratégie de Moscou visant à se présenter comme une alternative à l'influence occidentale, offrant soutien militaire et investissements économiques.

 De plus, le « Forum des partisans de la lutte contre les pratiques contemporaines du néocolonialisme » organisé par le parti Russie Unie de Poutine reflète l’intention de la Russie de réaffirmer son influence en Afrique et de défier la domination occidentale.

 L’instabilité de la région du Sahel, exacerbée depuis longtemps par les crises politiques et économiques et exploitée par les organisations terroristes, est devenue un foyer de luttes d’influence. Les efforts de Moscou pour promouvoir un ordre mondial plus multipolaire trouvent un écho en Afrique, un continent historiquement méfiant à l’égard de l’influence et des interventions occidentales. Ce sentiment s’est accéléré avec les récents coups d’État militaires au Mali, au Niger et au Burkina Faso, qui ont conduit à une alliance de défense soutenue par Moscou, l’« Alliance des États du Sahel» (AES), marquant un changement significatif dans les alliances géopolitiques de la région.

 

Pourquoi les pays oscillants sont-ils importants ?

 L’UE est confrontée à des défis nouveaux et importants en Afrique du Nord, une région historiquement alignée sur l’Occident mais désormais de plus en plus ciblée par la Russie. Les offres de soutien militaire et de partenariats économiques faites par Moscou à ces « pays oscillants » menacent l’influence, la sécurité et la gestion des migrations de l’UE.

 L’éventuelle évolution vers la Russie pourrait créer un vide sécuritaire, permettre l’établissement de bases militaires russes et déstabiliser la région méditerranéenne. En outre, un tel réalignement pourrait affecter la sécurité énergétique de l’UE en perturbant les approvisionnements énergétiques de l’Afrique du Nord, tout en compliquant le contrôle des migrations et en augmentant les sensibilités politiques au sein de l’Union. Cette situation souligne l’importance pour l’UE d’accorder une plus grande attention à son flanc sud afin de protéger ses intérêts et de maintenir la stabilité régionale.

 Même si l’engagement de l’UE envers l’Ukraine témoigne de son attachement aux principes et à la sécurité européens, il est essentiel de ne pas négliger le paysage géopolitique plus large. L'Afrique, en particulier l'Afrique du Nord et sa profondeur stratégique au Sahel est stratégiquement vitale et nécessite l’attention et l’engagement de l’UE et de l’OTAN. Bien que l’Alliance atlantique soit toujours confrontée à des préjugés historiques au sein de la population de nombreux pays arabes, son rôle peut s’avérer essentiel en soutenant une politique méditerranéenne de l’UE plus robuste.

 Équilibrer les engagements à l’Est avec une approche proactive au Sud est essentiel pour construire des liens plus solides avec les pays africains afin d’atténuer l’influence croissante de la Russie, un objectif partagé par l’OTAN. Cette stratégie exige une combinaison d’efforts diplomatiques, économiques et sécuritaires, soulignant l’importance du continent pour l’avenir de l’Europe. Toute négligence pourrait entraîner des répercussions géopolitiques et sécuritaires majeures pour l’UE, soulignant la nécessité d’une politique étrangère globale qui s’attaque aux défis immédiats et à long terme.

 

En conclusion, l’engagement de l’UE envers ses voisins du sud, en particulier les « pays oscillants », doit transcender le simple soutien financier aux régimes autoritaires, souvent en échange d’accords migratoires infructueux. Bruxelles pourrait découvrir, avec les cas de la Tunisie ou de l’Égypte, par exemple, que la Realpolitik consistant à donner du pouvoir aux dirigeants autoritaires pourrait s’avérer de plus en plus inefficace pour garantir la sécurité et la prospérité à leurs populations.

 Ces cas, ainsi que d’autres, soulignent la nécessité urgente de réécrire maintenant et non en 2025 la boussole stratégique, signalant un changement de stratégie.  Un tel soutien, en plus d'être contraire aux principes fondamentaux des valeurs européennes, échouent le plus souvent à garantir la prospérité économique, l’équité sociale et les réformes démocratiques, compromettant ainsi les objectifs plus larges de l’UE dans la région, en particulier contre les infiltrations autoritaires russes.

 En outre, il est impératif que les États membres de l’UE, comme la France et l’Italie, adoptent une approche unifiée à l’égard de l’Afrique du Nord, notamment de la Libye, de l’Algérie et de la Tunisie. La pratique actuelle consistant à poursuivre des intérêts nationaux divergents est hautement contreproductive, car elle sape les efforts collectifs européens visant à contrer l’influence russe et à stabiliser la région.

Une stratégie européenne cohérente, combinant soutien économique, engagement politique et mesures de sécurité sociale, est cruciale pour contrer l’expansion du militarisme russe.

 Dans cet effort, l’UE n’est pas seule car l’OTAN, après plus d’une décennie de relative négligence, est engagée dans une réflexion sur son flanc sud, qui pourrait être publiée prochainement.

Évidemment l’OTAN souhaite se soucier davantage de ses anciens et peut-être aussi de ses nouveaux partenaires dans le Golfe, en renforçant d’abord la dimension politique du dialogue, puis en proposant des menus de collaboration pratiques et personnalisés avec chaque pays. Une collaboration ad hoc avec l’UE, structurée par le mécanisme Berlin+ bien établi, est possible si les intérêts politiques convergent vers une entreprise spécifique.  Le fait que les adhésions se chevauchent largement ne devrait pas donner une fausse impression de facilité dans la prise de décision : les ambassadeurs auprès de l’UE représentent des intérêts différents de ceux de leurs collègues de l’OTAN.

En calibrant à nouveau son orientation entre l’Est et le Sud, en tenant particulièrement compte des « pays oscillants » qui jouent un rôle central dans l’équilibre géopolitique, l’UE peut renforcer la sécurité des frontières, faire progresser les valeurs démocratiques et contrecarrer fermement un adversaire stratégique clé. La sécurité et la prospérité de l’Europe sont intrinsèquement liées à sa capacité à fonctionner de manière globale et cohérente, en reconnaissant l’interdépendance de ses défis et en tirant parti des opportunités de renforcement mutuel avec ses voisins et partenaires.

 

 

Ghazi Ben Ahmed - Fondateur et Président de l'Initiative Méditerranéenne de Développement, Tunis

 Ghazi Ben Ahmed est le fondateur et président de l'Initiative pour le Développement de la Méditerranée, un Centre de Réfléxion indépendant basé en Tunisie, né en 2013. Il a également créé le premier bureau du Fond Marshall américain - allemand en Tunisie et a dirigé l'initiative américaine « Partenariat MENA pour la démocratie et Développement". Il est également le fondateur et a été Secrétaire Général du Club de Tunis, ainsi que le coordinateur national de l’initiative américaine LEND – « Leaders Engaged in New Democracies ».  Auparavant, il était l'expert commercial principal à la Banque africaine de développement (BAD), en charge du bureau de Réponse Bancaire à la crise financière en coordination avec le G20, l'OMC et la Banque mondiale. Auparavant, il était conseiller principal à la CNUCED, dans la division Afrique et PMA. Il a aussi travaillé pendant près de 10 ans à la Commission européenne à Bruxelles, dans plusieurs directions générales.

 

Andrea CellinoMembre Senior à l’Institut  de Suisse pour le Moyen-Orient et cadre en résidence au Centre de politique de sécurité - Genève

 Andrea Cellino est Membre Senior à l’Institut  de Suisse pour le Moyen-Orient et cadre en résidence au Centre de politique de sécurité de Genève. Il a été chef du bureau Afrique du Nord au Centre de Genève pour la gouvernance du secteur de la sécurité (DCAF), de 2015 à 2023, gérant les opérations en Égypte, Libye, Maroc et Tunisie. Avant de rejoindre le DCAF, M. Cellino a passé six ans à diriger des travaux de terrain pour le OSCE dans les Balkans et en Ukraine. Auparavant, il était secrétaire général adjoint chargé de la politique au sein de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN à Bruxelles, dirigeant les programmes de sensibilisation de l’Autorité palestinienne auprès des parlements dans la région MENA et en Europe de l’Est. Il est membre du conseil scientifique de la Fondation College de Défense de l’OTAN.

 

 

REPONSE — CRITIQUE FINALE 

« L'erreur de l’OTAN et l’impératif moral d'une Libye au centre des équilibres méditerranéens »

Par Nino G. Mucci, activiste indépendant pour les Droits Humains 


Bien que les observations portées en avant par les deux experts Ben Ahmed et Cellino , qui ont publié  pour le College de la Défense de l’OTAN, soient correctes et précieuses pour saisir la situation de crise géopolitique autour de la Tunisie —situation causée par le comportement à la fois erratique et provocateur du président tunisien Saïed, à cause de ses préjugés idéologiques combinés à une dose d’opportunisme machiavélique—  on notera l’absence de considération du problème libyen, qui est d’une portée énorme pour la stabilité régionale MENA et tout particulièrement pour le pays qui est son proche « voisin » à l'ouest.

 

La question libyenne, examinée moralement sur la base des crimes contre l’humanité et de guerre dont le leader de la Jamahiriya, feu Mouammar Kadhafi, fut faussement accusé, avec d’autres responsables libyens, nous ramène à un renversement ethique objectif de la position d’analyse, basée sur des faits concrets et sur la situation actuelle elle-même qui sanctionne sans équivoque la direction et les forces de l’OTAN.  

Celles-ci  à partir au moins du sombre janvier 2011 ont constitué l’élément de frappe essentiel dans un vaste complot et dans un plan dévastateur criminel, avec le concours de plusieurs grands acteurs internationaux, dont les plus visibles sont le président états-unien Barak Husayn Obama et sa secrétaire d’Etat Hillary Clinton, mais aussi avec la partie active de la France de Sarkozy et la Grande Bretagne de Cameron  la Confrérie islamiste, la Turquie, le Qatar et enfin, mais pas de la moindre importance, l’Iran.

 

Le Professeur allemand Henner Fuertig est un historien qui a écrit en 2014 un chapitre significatif à ce sujet : «L’Iran : gagnant ou perdant du printemps arabe ?» dans une monographie dédiée à une histoire géopolitique moderne du Moyen Orient [1] où  y détaille des éléments confortant ma propre reconstruction. 

 

Cet historien qui ne peut pas être considéré pourfendeur du régime khomeyniste, car au contraire il s’efforce dans la flatterie de présenter la révolution iranienne de 1979 comme -je le cite « l’une des rares révolutions de masse authentiques de l’époque moderne » (ce qui n’est qu’une facétie dénuée par une ample documentation),  nous dévoile donc quasi naïvement les mécanismes du complot subversif de ce qu’on appelle dans une sorte de «code démagogique » Arab Spring ou « printemps arabe ». Le Prof. Fuertig a souligné que la chaîne de soulèvements partant de la Tunisie et se déplaçant vers l’est avait une interconnexion certaine avec la propagande et le traitement médiatique sous-jacents à cet événement qu’on a appelé le « printemps arabe », comme si ces derniers avaient un sujet et un objectif communs.

 

Le 11 février 2011, au moment des célébrations à Téhéran pour l’anniversaire de la révolution iranienne,  le guide suprême Khamenei en liesse s’adressait déjà à ses «frères dans la foi» en Tunisie et en Égypte, et déclarait en propagande que les événements qui se déroulaient dans leurs pays d’origine constituaient une «continuation naturelle de la révolution iranienne de 1979» et avaient «une signification particulière pour la nation iranienne» puisque, selon sa démagogie outrancière, ces événements étaient la même chose que le «réveil islamique», qui a porté «le résultat de la victoire de la grande révolution de la nation iranienne».   

La tentative flagrante de vouloir exporter la soi-disant  « révolution islamique » iranienne vers les pays arabes touchés par la vague de déstabilisation poussée par les parties en complot et l’OTAN devient -dans cette phase précoce- déjà d’une évidence irrefutable.


 Le Prof. Fuertig écrit en effet :

«De telles déclarations n’étaient généralement pas des expressions de sympathie ou de reconnaissance du courage et de la détermination des manifestants en Tunisie et en Égypte, mais plutôt la manifestation d’une ferme détermination à définir exclusivement les révolutions comme un réveil islamique et à les forcer ainsi à suivre une trajectoire qui a commencé avec la révolution iranienne de 1979».

 

Suivant cette explication et les raisons développées dans la continuation de l’étude du Pr. Fuertig, on peut voir que Khamenei revendiquait donc sournoisement la suprématie de son idéologie, tout en s’appropriant des manifestations violentes, des émeutes sanglants et de la déstabilisation subversive du monde arabe à partir de la Tunisie, et en l’aggravant de ses néfastes conséquences jusqu’au présent.


L’attaque barbare du groupe terroriste Hamas depuis Gaza, le 7 octobre 2023, ne fait que confirmer pleinement cette séquence logique dans l’ordre du complot démarré depuis la Tunisie. Avec les événements successifs, la déclaration de guerre de la part d’Israël, après le massacre de nombreux civils pendant une festivité religieuse, a comporté la propagation du conflit qui retourne finalement vers le lieu de son incitation principale, c’est-à-dire l’Iran de Khamenei. 

Mais dans tout cela, qui implique une tragédie pour l’humanité, une guerre de consommation à Gaza pour anéantir le groupe Hamas de la part d’Israël et ses développements militaires contre l’axe khomeyniste et ses affiliés régionaux ou proxies, on ne peut pas être dupe de la « naïveté stratégique » de l’OTAN dans ses propres responsabilités.  J’insiste donc sur l’importance de la Libye comme pivot stratégique décisif et sur le rôle pernicieux de l’OTAN dans la région en 2011, qui a comporté l'éclosion du terrorisme djihadiste.

En effet l’imposition d’une « zone d’exclusion aérienne » par les forces de l’OTAN se terminait seulement après l’affreux assassinat du Guide libyen, dont la commande préalable ne devrait plus faire objet de doutes aujourd'hui. Le modèle néolibéral dans lequel l’OTAN devrait en principe encadrer son action, faussement définie « humanitaire » ne tient pas.  La France, que historiquement s’est toujours engagée dans l’action militaire préventive contre les crimes d’atrocités de masse et les violations de droits humains, comme établi dans la doctrine « Responsabilité pour protéger » , adoptée par tous les membres de l’ONU au Sommet mondial de 2005, s’est retrouvée impliquée dans un flagrant abus et le massacre par bombardement des dizaines de milliers de civils, le chiffre outrepassant le 70 000 morts, sans compter les blessés et les invalides à vie, et les séquelles psychologiques pour les jeunes générations. Au total on a compté autours de 26,000 actions d’attaque aériennes et quasiment 10,000 bombardements dans l’espace de sept mois. C’était la Russie, aujourd’hui puissance diabolisée par l’action de propagande de l’OTAN à cause de l’ « aggression » sur l’Ukraine atlantiste, qui a introduit la résolution de cessez le feu en Libye auprès du conseil de sécurité de l’ONU, malgré le fait qu’elle n’était pas impliquée dans ces bombardements. Le cas libyen, avec la destruction planifiée de la Jamahiriya, constitue un précédent absolu en terme de prédation militaire collective injustifiée sur une nation souveraine, membre de l’ONU, la Libye étant la cible d’une puissante manipulation médiatique de masse, basée sur le mensonge et la calomnie.

C’est difficile d’ailleurs qu’une sérieuse autocritique sur la question libyenne, ou un aveu de culpabilité,  puissent nous venir du sein d’une organisation ou structure partie de l’OTAN, tel le College de la Défense, ou de la part de ses éventuels collaborateurs externes.  C’est donc le cas que je procède de ma part à l’exposition de ce problème crucial pour saisir les enjeux politiques, sociopolitiques et économiques, géopolitiques et militaires autours de la situation de défaillance étatique en Tunisie.


Etant donné la fonction tactiquement assumée par les comploteurs internationaux de faire de la Tunisie le «démarreur », suivant les légitimes aspirations à un système plus démocratique, leur plan dévastateur a été habilement camouflé en « révolution populaire » contre la dictature, mais sur une inférence progressive du « modèle » iranien et ce qui a été acté contre le Shah en 1979.  L’appellation médiatiquement alléchante de « printemps arabe » se révèlera un leurre gigantesque et sanglant, et la Tunisie ne peut plus se dissocier du destin de la nation qui en réalité était la cible principale, la Libye de la Grande Jamahiriya Arabe, première victime du plan de destruction portée contre le rêve unificateur du martyr panafricain Mouammar Kadhafi. 

 Quelques exemples signifiant le déshonneur de l’aggression criminelle de l’OTAN contre la Jamahiriya libyenne, sur la base d’une « intervention humanitaire » fictive et montée par des médias manipulateurs, en premier lieu la chaine Al Jazeera : l’ordre secret signé par Obama en mars 2011 qui a autorisé l’action de support couvert par la CIA, aux« forces rebelles » qui n’étaient rien d’autres que les groupes terroristes d’al-Qaeda. Les mêmes groupes que les Etats-Unis juraient les années auparavant d’éliminer de l’Irak au Maghreb. L‘action de support à ces terroristes impliquait la fourniture des dizaines de milliers d'armes létales lourdes, des lance-roquettes et lance-missiles portatifs, « pour protéger la population civile » (notez l’absurdité de la communication schizophrène de l’administration Obama).

 

Cette situation m’avait  poussé, en date 23 mai 2014, à écrire une lettre adressée au  Commissariat UE à l'élargissement et à la politique de voisinage du Maghreb au sujet de la SITUATION EN LIBYE. Il y a 10 ans, avec une certaine prévoyance intellectuelle des futurs développements politiques, je faisais alors un diagnostic clair donc je reporte ici de suite quelques extraits de ma communication :

«... A l’état actuel des choses, avec une Libye plongée depuis plusieurs années dans le chaos politique et le marasme sécuritaire, on ne peut qu’être unanimes dans le constat de la faillite politique complète de la mission humanitaire engagée par Nicolas Sarkozy en 2011, avec une intervention militaire de l’OTAN massive, énormément couteuse et politiquement contreproductive avec des dizaines de milliers de morts parmi la population civile, et des opérations de chirurgie géopolitique désastreuses, si on considère les revendications à la création d’un  califat islamiste en Cyrénaïque par des extrémistes djihadistes sous la houlette de Doha. Pire, il y a eu des rumeurs en Tunisie, agitées par des anciens responsables de la DST (sureté d’Etat), que des milices djihadistes et salafistes dans la zone de Benghazi étaient sur le point de préparer des attentats avec des avions civils contre des zones touristiques en Tunisie, comme Djerba, mais potentiellement vers l’Egypte aussi. L’arrestation en Tunisie, confirmée le jeudi 22 mai par le ministère de l’Intérieur tunisien de 8 personnes, de provenance libyenne, qui étaient spécialisées dans la préparation d’attentat à la bombe, ne peut que renforcer nos craintes quant à la radicalisation du terrorisme, qui menaçait jusqu’aux semaines passées la zone nord-occidentale près de la frontière algérienne (autour du Djebel Chaâmbi)... »

 

« Ce qu’il serait opiné de faire, en vue de faciliter la réconciliation et la victoire des forces patriotes en Libye, seules capables de reconstituer l’unité nationale, est de promulguer immédiatement une amnistie envers tous les Kadhafistes et procéder à la libération de Saif-al-islam Kadhafi, injustement accusé de crimes de guerre, quand les milices djihadistes d’Ansar Al-Charia et les terroristes d’Al-Qayda ont commis des atrocités inimaginables contre la population civile et dans des centres de torture, principalement en Cyrénaïque. Ce qui a poussé l’organisation non gouvernementale Human Rights Watch à prendre position (4 octobre 2013) contre les condamnations à morts et plusieurs irrégularités commises par les différentes cours de justice (civile et militaire), pendant le mandat du CGN à Tripoli.


Je crois en outre que la Libye ne sortira jamais du chaos et des conflits des milices et entre tribus, sans la participation de la population qui est loyale aux principes de la Jamahiriya et à la mémoire du leader assassiné Mouammar al-Kadhafi. L’initiative du Gén. Haftar est précieuse et elle est digne d’être appuyée politiquement par l’Union Européenne, dans la mesure où elle garantira la réintégration politique des ex-loyalistes au leader Kadhafi et la réconciliation nationale, en éliminant les foyers de désordre et les groupes mercenaires d’inspiration djihadiste et terroriste. » 

 

La réponse officielle de la part de l’Union Européenne, signée par l’ambassadeur UE Bernard Savage, me donnait en partie raison, mais maintenait  la validité de la condamnation de la Cour Pénale Internationale et son mandat d’arrestation à l’encontre des dignitaires de la Jamahiriya Libyenne engagés dans la défense de leur pays et de leur gouvernement face à un soulèvement djihadiste orchestré,  ce qui ne peut pas surprendre en connaissance du jeu de mécanismes européens alignés aux intérêts de l’OTAN. 

(Voir la reproduction avec mon emphase graphique ci-dessous).



 

Après la libération chanceuse de Saïf-al-islam Kadhafi de son emprisonnement politique, nous avons pu constater à quel point cette Cour est politisée et sous influence à la lumière récente de la condamnation infamante du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.  

C'est la même justice absurde qui ne veut pas enquêter les facteurs et les dernières responsabilités qui ont produit délibérément un conflit depuis l’attaque terroriste du Hamas sur le territoire israélien, le massacre des civils totalement innocents et la prise d’otages. Une planification djihadiste suspecte et pas encore éclaircie, qui voit encore une fois la secte Ikhwan et le Qatar au centre de négociations honteuses et répercutées en propagande médiatique par Al Jazeera, l’antenne qatarie qu’Israël a sommé justement de fermeture sur son territoire.


Après la création irréparable du CHAOS LIBYEN, on retrouvera le même agenda criminel quelques années plus tard en Afghanistan, pour arriver aux soi-disant «négociations de paix» à Doha, initiées par le président Trump, mais virées en un camouflet sanglant sous la responsabilité du successeur Democrat Biden, provoquant un détournement cynique et meurtrier des termes des accords (un échec cuisant) entre les Talibans et le gouvernement allié à Kaboul. Le reniement de la mission anti-terroriste occidentale provoquera le massacre des militaires afghans trahis et des civiles, en particulier les femmes, pris au piège élaboré par le Qatar -sanctuaire et financier de la confrérie islamiste- et avec la grande satisfaction du tyran Khamenei en Iran. Ce sont des tragiques événements qui m’ont poussé, dans ma révolte morale, à coller à Joe Biden, via Twitter,  le « surnom social » de « Taliban-Joe, devenu rapidement viral.

 

Se focaliser sur la dérive de la Tunisie de Kaïs Saïed et ses apparentes incohérences stratégiques sur le plan de la « fidélité » à l’alliance atlantique, par rapport au Mémorandum d’entente signé en 2015 (MoU John Carry/ Mohsen Marzouk)  serait un décryptage myope des elements géopolitiques et stratégiques du dilemme actuel.

 

Conscient que je suis que vouloir traiter exhaustivement la question n’est pas possible dans un brief exposé, ma critique se limite à une forme synthétique, en posant tout d’abord une simple question : pourquoi ne pas commencer par détecter et exposer les incohérences stratégiques de l’OTAN, face au désordre causé par des pays membres comme la Turquie, par exemple ? Cette Turquie foncièrement et agressivement islamiste qui a osé récemment menacer d’invahir même Israël, par une esbroufe « ottomane » d’Erdogan en évoquant les cas sanglants du Haut-Karabakh et de la Libye !  

 

Je rappellerai le grave incident militaire maritime – en juin 2020 – provoqué par la Turquie au frais de la France, qui est aussi membre de l’OTAN, et  impliqué dans le complot contre la Jamahiriya en 2011.  Neuf ans après, le 10 juin 2020, le navire de guerre Courbet (une frégate) sous commandement OTAN,  avait entamé la procedure d’inspection d’un cargo turc suspecté de violer l’embargo de livraisons d’armes à la Libye. Ankara y soutenait notoirement le gouvernement d’union nationale de Fayez el-Sarraj à Tripoli contre les forces du général Haftar qui campaient à Benghazi et à l’Est, appuyées par la Russie. Or, malgré sa procédure «légale», comme insistait-on à Paris, le Courbet a été fixé à trois reprises par le radar de conduite de tir des frégates turques qui escortaient le cargo, l’obligeant ainsi à désister.

 

Incident pas anodin du tout : «Il s’agit d’un acte extrêmement agressif», déclarait alors Florence Parly, la ministre française des Armées.  Au sein de la marine française, on insistait également sur le caractère «exceptionnel» d’un tel incident entre alliés de l’OTAN. Malgré sa prudence, le secrétaire général de l’Alliance atlantique Jens Stoltenberg, à l’issue d’une réunion des ministres de la défense de l’Alliance, est obligé d’ouvrir une « enquête » sur l’incident concernant le Courbet et l’outrecuidance irrespectueuse manifestée par les navires turques.  Le fait que bien huit États membres sur les trente de l’Alliance ont soutenu officiellement les critiques françaises, dont un certain nombre de pays majeurs comme l’Allemagne ou l’Italie comportait que l’OTAN est restée  paralysée face à une telle situation: aucun mécanisme n’est prévu pour sanctionner un allié. [2]


Par ce bref rappel, je souligne donc qu’avant le « problème tunisien » a bel et bien existé un « problème turc » au sein de l’Alliance atlantiste.  Cela montre la multiplicité des influences de la Confrérie islamiste et son rattachement à l’agenda invasif et subversif de l’Iran de Khamenei.

 Savoir examiner comment Kaïs Saïed imite le comportement de Reçep T. Erdoǧan avec le chantage sur la question migratoire, la tolérance envers les minorités religieuses mise en péril, et un soutien abject pour des groupes terroristes comme le Hamas, est important pour comprendre l’epaisseur de la question géopolitique qui se pose, après l’aggression djihadiste contre la Jamahiriya, sa destruction étatique en 2011 et la nouvelle recomposition de l’échiquer stratégique dans la région treize ans plus tard.  

Justement, le journaliste Nicolas Barotte pour Le Figaro met en exergue qu’il ne s’agit pas des seuls différends entre la Turquie et ses alliés de l'OTAN.  Si Erdogan a voulu l’acquisition des missiles russes S400 rendant risquée l’interopérabilité des armements entre alliés, s'il a continué l’ offensive contre les milices kurdes alliées aux Occidentaux contre l'Etat Islamique-Daech, et porte la menace régulièrement contre l’Europe de «rouvrir les vannes de l’immigration» -que la Turquie contrôle depuis un accord conclu en 2016 avec l'UE, ces éléments peuvent également « inspirer » les déclarations malencontreuses et la « schizophrénie » tactique de Kaïs Saïed.  L'apprenti dictateur de Carthage veut ainsi se montrer fictivement en position de force, faisant levier sur les profonds complexes antioccidentaux de la populace désœuvrée, des chômeurs et des marginalisés des grandes banlieues tunisiennes. Il essaie de contenir au même temps la pression sociale par sa démagogie et ses ahurissantes promesses « révolutionnaires ». 

 

Mais jusqu’à quand ce jeu pourra tenir ? Les craquelages sécuritaires et les camouflets diplomatiques ne manqueront pas de se produire, tant les tensions montent et l’infiltration idéologique du khomeynisme se pursuit, comme a récemment écrit le journaliste Frédéric Bobin, correspondant à Tunis du Monde. [3]

 

Face à « l'effet déstabilisant de la Turquie, dans sa relation avec la Libye », en juin 2020 le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis réagit avec sa première visite à l'étranger, en Israël : une alliance énergétique s’était alors forgée visant à exploiter le gaz en Méditerranée orientale. Si le volet touristique de la coopération stratégique était bloqué par la crise du coronavirus, une première entente militaire était actée, chose qui retournera très important pour Israël dans la guerre à Gaza contre Hamas et comportant la possibilité d’expansion de ce conflit, chose que la présidente du Conseil italien Meloni semble ne pas vouloir trop considérer. 


Une Libye déstabilisée, en outre, est un facteur de blocage stratégique pour la Tunisie.

 

A propos de la Libye, la diplomate russe Anna Evstignièva, députée permanente pour la Fédération de Russie au Conseil de Sécurité de l'ONU, a justement mis en exergue dans son discours du 19 juin 2024 : 

« Nous soulignons que la Libye a besoin d'un processus d'unification, qui devrait être facilité par les positions consolidées de la communauté internationale, avec l'ONU jouant un rôle central. Malheureusement, aucun progrès n'a été réalisé sur ce plan jusqu'à présent, notamment en raison des intérêts divergents des acteurs extérieurs, de l'efficacité insuffisante des efforts de médiation internationale et de la volonté d'un certain nombre de personnalités locales de maintenir la situation actuelle de quasi-désintégration étatique.

 

La convocation d'élections nationales devrait devenir la solution. Il faut continuer à travailler pour résoudre les points litigieux de la législation électorale convenue par les parlementaires libyens l'année dernière. Nous espérons que les parties seront bientôt en mesure de parvenir à des accords mutuellement acceptables à cet égard.

 

Nous sommes également convaincus que le scrutin en Libye ne doit pas être assorti de conditions supplémentaires et qu'il ne doit pas exclure les personnalités politiques bénéficiant d'un soutien important au sein de la population, y compris les représentants des anciennes autorités


Aussi la possibilité d’une nouvelle crise au sein de l’OTAN, donnera plus d’impulsion à un nouveau Traité d’Organisation de Défense concernant le bassin oriental de la Méditerranée, avec les alliées d’Israël dans le Golfe. L’Union Européenne ne pourra plus hésiter à y faire part face à un « blocage » venant du rivage sud de la Méditerranée

 Le « flanc Sud » de l’OTAN peut vraiment compromettre tous les équilibres et au même temps déterminer non seulement des nouvelles orientations, mais aussi des scissions et des nouvelles dénominations de Défense commune. Et cela, Kais Saied, d’une manière ou de l’autre, devra vite l’apprendre.

 

 Nino G. Mucci



[1] Henner Fürtig, “Iran: Winner or Loser of the Arab Spring?”, in Regional Powers in the Middle East, 2014,  Ed.. H. Fürtig,  pages 23-24.

[2] Voir : « L’Otan ouvre une enquête sur l’incident du Courbet entre la France et la Turquie », La frégate française a été ciblée à plusieurs reprises par des navires turcs en Méditerranée. Par Nicolas Barotte | Le Figaro | 18 juin 2020.

[3] Frédéric Bobin, "Tunisie : la tentation iranienne de Kaïs Saïed", Le Monde |24 mai 2024.


 


Tunisie : Kaïs Saïed, une espérance à nouveau déçue

 En Tunisie, Kais Saied est une espérance à nouveau déçue Cinq ans après le coup de force de Kaïs Saïed , une ambiance de fin de règne plane...